Grâce à Dieu, une gifle en douceur

Grâce à Dieu, une gifle en douceur

« Seigneur, au secours ! Il n’y a plus de fidèle ! La loyauté a disparu chez les hommes.
Entre eux la parole est mensonge,
cœur double, lèvres menteuses. »

Psaume — 11

Remercions notre héritage français qui permet à de tels films d’arriver. Oui, d’arriver, car ce film est un événement du point de vue de son engagement dans l’affaire qu’il évoque.

Je ne rappelle pas les faits, relayés, ressassés. Si vous voulez en savoir plus, on vous parlait cléricalisme et affaires dans l’Eglise ici.

Et sans cesse revient, comme un goût de brûlé dans le meilleur des plats, ce silence de l’institution ecclésiastique qui, quand elle en se contredit pas, baisse la tête et se perd dans de sombres et très mystérieuses explications. Avec Grâce à Dieu, François Ozon ne prétend pas délier le nœud de l’affaire ni résoudre les problèmes de tout ce monde. Mais il propose un nouveau point de vue, souvent oublié mais si essentiel, celui des victimes.

Les solides bases du réalisme

C’est un film du réel. Comparable à Intouchables dans sa manière de mettre en avant tous les détails du quotidien. L’intégralité de l’histoire se déroule dans la région lyonnaise, plus précisément dans le diocèse de Lyon dont Philippe Barbarin est l’évêque. Mise à part l’ouverture du film (que je ne vous dévoilerai pas ici…), les plans simples donnent la priorité aux personnages et à leur environnement immédiat. Les visages, les rues, les dialogues, les familles et bien sûr les douloureux souvenirs qui sont au centre des enjeux. Des acteurs de qualité sans prétentions démesurées permettent une mise au centre des humains qu’ils incarnent, personnes réelles d’ailleurs.

Tout l’art de François Ozon et son équipe réside dans la brillante orchestration de tous les détails du milieu catholique d’aujourd’hui. Des tenues de scouts aux paroles de la messe en passant par les chants pris lors des célébrations. L’ambiance du presbytère ou l’attitude générale du haut clergé, le tout donne une bonne impression générale du milieu catholique aisé. Au point de sembler étonnamment familier au pratiquant émérite qui pourrait se demander si le film est bien français … En tout cas, un cadre objectif et fidèle, sans autre but que de d’accueillir la vie de ses personnages est le premier argument de cette œuvre cinématographique osée.

La subtilité du message humain

Car l’engagement est bien là, même s’il ne s’annonce pas par des trompettes. Le fil narratif débute sur un échange de lettres entre Alexandre (Melvil Poupaud) et le cardinal Philippe Barbarin (Feançois Mathouret). Il l’interpelle à propos du retour dans la région du prêtre Bernard Preynat (Bernard Verley) qui avait profité de lui des décennies auparavant. Les voix lisant les mails échangés sont posées sur les plans qui mettent en place le décor. Un dialogue, la parole, tout un symbole. Et parce que ce film est réaliste, les interactions le sont aussi. En fait, l’ambiance est imprégnée de pudeur tant que le message est subtil.

Aucune scène crue ne vient casser les émotions, aucune crise de fureur trop clichée ne vient briser la recherche de la vérité. Le grand mérite du film est de faire réfléchir à qui sont les vrais coupables. Évidemment, la culpabilité assumée du prêtre ne fait pas débat. Mais au fur et à mesure que les langues, parfois inattendues, se délient, les rouages complexes du lourd silence se dévoile peu à peu. Et toute l’horreur de ce mécanisme apparaît. Un mécanisme qui glace la voix non seulement du clergé, mais aussi des laïcs, des victimes et de leurs familles. Car toutes ces histoires sont vécues autant par les victimes que par leur entourage qui apparaît quasi systématiquement à leurs côtés. C’est une aventure pour tous, avec toutes les conséquences que cela implique, variant selon les comportements, les milieux et et les expériences de chacun.

Fédérer, médiatiser, faire céder

Alors, que tirer d’un film si inhabituel ? Pas de remède miracle, ni de solution venue du ciel … Des détails : la majorité des chrétiens (mais pas tous …) se bat contre le haut clergé, les victimes sont toutes différentes, comme leurs objectifs. Et au milieu de tout ce monde, un grand silence traversé de sous entendus : beaucoup savent, mais personne ne parle. Car ce qui transparaît, c’est la facilité de ne pas oser déranger. Surtout qu’on n’est pas tout à fait sûr, voyez-vous, peut être qu’il exagère …

Face à ce silence donc, c’est la parole portée à l’attention de tous qui vient donner un coup de pied dans les plus obscures galeries de la fourmilière qu’est l’Église. Et c’est par les médias que les victimes vont se faire entendre. Toute la seconde moitié du film est consacrée aux péripéties avec l’Église de Lyon et la course à l’audience. Elle met à l’écran la genèse de l’association La parole libérée qui a entamé des poursuites contre l’Église catholique. L’obligeant à parler en augmentant la pression médiatique. Là encore le réalisme fait son œuvre avec les avocats, les journalistes, les débats et frottements quand les objectifs divergent et que les personnalités se heurtent.

Je n’ai pas trouvé ce film antireligieux pour un sou. Dans un soucis du détail, François Ozon et toute son équipe d’acteurs ont su instaurer une douceur et une pudeur indispensables à l’évocation d’un sujet si polémique. Le film est engagé, et tout y passe, parfois implicitement : la question des contre-pouvoirs dans l’Église, celle de la place des femmes, celle du pouvoir hiérarchique au sein du clergé etc. … C’est l’histoire d’humains, violentés par un humain, lui-même dissimulé par d’autres humains. Mais par des films engagés tels que celui ci, la parole, grâce à Dieu, peut se faire entendre.

Hits: 0