Ode à Varda

Ode à Varda

Avec ses Causeries, Agnès Varda livrait son dernier témoignage. Comme un au revoir, elle nous invitait à découvrir ou redécouvrir son parcours artistique. Aujourd’hui, c’est nous qui lui disons au revoir.

A 90 ans, Agnès Varda nous a quitté. Retour sur son portrait emblématique.

Chanter pour l’égalité des femmes avec Varda

« C’est celle qui lutte pour l’égalité des femmes ? » me demande un ami en pointant la revue des Cahiers du Cinéma qui trône sur mon bureau. C’était il y a quelques mois déjà. Sur la couverture, on y voyait Agnès Varda, en noir et blanc, cachée derrière ses mains : elle venait de fêter ses quatre-vingt-dix ans. Sa remarque était percutante. Agnès Varda, grande cinéaste et documentariste, précurseuse du mouvement de la Nouvelle Vague, plasticienne à l’imaginaire renversant, venait d’être ramenée à son combat pour l’égalité des femmes.

Oui, Agnès Varda s’est emparée de ce combat à l’aide de sa caméra. Derrière L’une chante, l’autre pas (1977), elle dépeint le portrait de deux femmes, Pomme et Suzanne, dont l’histoire illustre la lutte féministe des années soixante, soixante-dix. Avec adresse, elle y défend le droit à l’avortement. Le procès de Bobigny, symbole de l’évolution vers la dépénalisation de l’IVG en France, devient le lieu de retrouvailles entre Pomme et Suzanne. On y voit Pomme et son groupe, chanter pour l’égalité des femmes ; l’avocate Gisèle Halimi, venue défendre des actes à l’époque jugés infâmes. C’est un film dont le retentissement fait toujours écho de nos jours. L’été dernier, il était d’ailleurs mis à l’honneur dans certaines salles.

Oui, Agnès Varda milite pour l’égalité des femmes. Au festival de Cannes, elle marchait aux cotés de Cate Blanchett pour la journée dédiée aux femmes du cinéma. Comme elle le rappelle dans son entretien avec Louis Seguin dans les Cahiers, elle a toujours été féministe et elle s’est toujours battue pour l’égalité des femmes. Mais elle ne veut pas être simplement reconnue comme une femme cinéaste. Elle s’offusque face à cette tendance qui consiste à former un « ghetto ». Agnès Varda, comme tant d’autres femmes, fait du cinéma. Ce n’est pas une femme qui fait du cinéma. 

L’art de manier la caméra

Et le cinéma, Agnès Varda, elle en a fait son dada. Elle nous fait voyager avec sa caméra. Elle nous fait découvrir les paysages cubains en pleine Guerre Froide avec son court-métrage Salut les cubains (1963). Elle nous emmène dans les rues de Los Angeles avec son Documenteur (1982). Elle nous plonge dans le Sud de la France au travers de ses douze travellings qui retracent le dernier hiver de Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi (1985).

Au delà des lieux, elle nous invite à s’immiscer dans l’intimité. Elle met en lumière un cinéma de proximité. L’intimité de Cléo, que l’on suit le temps d’une journée, de la rue de Rivoli au Dôme, de Vavin au parc Montsouris (Cléo de 5 à 7 – 1962). L’intimité de la cellule familiale dans Le Bonheur (1965) dans lequel elle questionne le sens du désir. L’intimité des glaneurs qu’elle a rencontrés un peu partout en France qui récupèrent et ramassent, dans les champs, à la fin des marchés, dans les rues, au pieds des immeubles  (Les Glaneurs et la Glaneuse – 2000). Et puis il y a aussi son intimité et celle de ses proches. Elle met à l’honneur les souvenirs de son défunt mari, Jacques Demy, dans Jacquot De Nantes (1991). Elle se met à nu dans son documentaire auto-biographique – son ciné monologue Les plages d’Agnès (2008).

Entre fiction et réalité, Agnès Varda fait de ses sujets des reflets de notre société. Pour elle, le cinéma « c’est notre défense contre un monde en chaos ». Face à la situation alarmante des migrants, face aux inégalités dont souffrent les femmes, face à ce flot continu de nouvelles pessimistes, elle s’arme de sa caméra pour s’exprimer. Elle filme pour montrer ; elle filme pour partager. Elle parle des autres et fait parler les autres. Elle écoute les gens parler de ce qu’ils pensent et elle en fait du cinéma.

Soixante ans de Varda

Elle ne s’est jamais arrêtée. Pendant plus de soixante ans, elle n’a cessé de créer et d’écouter, avec toujours plus de diversité. Elle s’est constamment renouvelée. Commémorée comme une grande cinéaste, Agnes Varda est avant tout une artiste. Une artiste qui recycle son cinéma. Elle parvient à faire revivre ses films sous bien d’autres formats. Plastique, triptyque et dispositifs cinématographiques invitaient le visiteur à découvrir l’île de Noirmoutier dans son exposition L’Ile et Elle en 2006. De ses bobines, elle en faisait des cabanes. L’année dernière, elle édifiait « la serre du Bonheur » à partir des pellicules 35 mm d’une copie de son film Le Bonheur.

Elle recycle pour ne pas oublier. Recycler pour se renouveler. Renouveler mais aussi renouer.

En se liant d’amitié avec le photographe JR, Agnes Varda renoue aussi avec le cinéma. Après une courte pause, en 2017 elle revient avec un long métrage, Visages, Villages, propre à son image. Les deux artistes sillonnent les routes des campagnes françaises. Ils rencontrent, font parler et photographient des individus au témoignage singulier. De cette singularité, émane une sensibilité retrouvée. Celle à laquelle Agnes Varda nous avait habitué.

De la Légion d’honneur à l’Oscar d’honneur, le cinéma d’Agnes Varda n’en finit pas d’être célébré. A 90 ans, elle est encore invitée sur les plateaux télévisés. Ses films sont toujours diffusés. Elle était à l’affiche de nombreuses rétrospectives : Cinémathèque de Paris en janvier, Utopia de Bordeaux le mois dernier. Elle est constamment sollicitée. Mais à 90 ans, elle commence à fatiguer. Fatiguée de devoir parler, encore et encore, de son parcours si adulé. Alors, elle décida de nous dire au revoir. Elle réalisa son dernier documentaire, Varda par Agnès, diffusé sur Arte et dans lequel elle retrace presque l’intégralité de sa carrière mouvementée. C’était le 18 mars dernier. Onze jours après, elle nous quittait.

Article rédigé par Léna Cardo

Photo de couverture : Agnes Varda à Paris le 9 mai 2002. Fred Kihn

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