« Le Pays lointain » : Clément Hervieu-Léger sublime Lagarce

« Le Pays lointain » : Clément Hervieu-Léger sublime Lagarce

Après Shakespeare, Molière, Racine, Hugo et Marivaux, Clément Hervieu-Léger met en scène au théâtre de l’Odéon l’ultime pièce qu’a écrite Jean Luc Lagarce.

Le Pays Lointain reprend un thème cher au dramaturge, le retour du fils prodigue dans sa famille, mêlant ici celle dite « choisie » et l’autre dite « naturelle ». 

Le point de rencontre de plusieurs vies

Un tableau dantesque, où les vies de onze personnages s’entremêlent, avec au centre, la vie de Louis, qui retourne chez ses parents pour leur annoncer sa fin certaine. Interprété par un Loïc Corbery de la Comédie-Française solaire et poignant, Louis est le point de compression de tous les non-dits, les gênes, les troubles et les tensions de sa famille.

La mise en scène quadrillée met en lumière les émotions, à l’instar de Nada Strancar, qui endosse parfaitement le rôle de la mère folle d’amour pour son fils mais qui se heurte à une maladresse diffuse, chronique, qui n’est finalement plus en phase avec celui qu’elle a mis au monde. Elle n’est pas la seule, car le frère (Guillaume Ravoire) et la soeur (Audrey Bonnet) demeurent aussi interrogatifs sur les raisons de ce surprenant retour. Ce qui aurait pu apparaître comme confus et illisible est orchestré avec justesse par un metteur en scène qui prend soin de charger les personnages d’une émotion initiée par le texte, et en affectant à chacun d’eux une place symbolique, voire un espace. Sur la droite d’une scénographie homogène et cohérente se situe une voiture cassée avec la famille de « sang » du protagoniste, et sur la gauche, un mur des souvenirs avec ses différentes conquêtes.

Deux familles disparates

Deux familles a priori – et a fortiori – disparates, pourtant réunies pendant quatre heures sur le plateau, pour une pièce ni seulement lyrique, ni uniquement biographique, mais révélatrice du génie singulier de Jean-Luc Lagarce. Contrairement à Juste la Fin du Monde, où le fils prodigue retourne seul dans sa famille pour annoncer sa destinée funeste, Le Pays lointain traite de la famille au sens large en incluant l’entourage du héros, ou plutôt du anti-héros que constitue Louis. Par une disposition en mosaïque, et rythmée par un bruit sourd retentissant entre chaque scène, Clément Hervieu-Léger nous emmène inlassablement (et ce, malgré une musique sous-mixée) au plus proche de ses personnages, dans ce qu’ils ont de plus intime, de plus caché.

Dans les années Sida (1983-1995) qui ont cadencé, hélas, la vie culturelle française par une liste non exhaustive d’artistes défunts, comme Jacques Demy, Michel Foucault, Lagarce et tant d’autres, on comprend que ce qui est le secret d’une vie est aussi lourd à omettre qu’à révéler.

Crédit photo : Jean Louis Fernandez

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