Théâtre et « blackface » à la Sorbonne

Théâtre et « blackface » à la Sorbonne

Lundi 25 mars, Philippe Brunet, mettant en scène Les Suppliantes d’Eschyle, s’est vu barrer l’accès à la Sorbonne par des associations antiracistes et des étudiants boycottant la pièce. En cause : le choix de faire porter aux acteurs des masques noirs, selon la tradition du théâtre antique. L’annulation de la représentation ravive le débat sur une pratique controversée : le « blackface ».

« Maquillage sombre porté par une personne blanche dans le but de ressembler à une personne noire. », voilà ce qu’on peut trouver comme définition du « blackface » dans le dictionnaire Cambridge. Une question de grimage controversée dont Philippe Brunet, mettant en scène la pièce Les Suppliantes d’Eschyle, a fait les frais le lundi 25 mars. En choisissant de grimer ses acteurs blancs en noir, le metteur en scène ne s’attendait sûrement pas à s’exposer à un événement de cet ordre. Mais c’était sans compter sur les associations et les étudiants antiracistes pour qui le « blackface » n’admet pas d’exceptions. La Sorbonne a rapidement fustigé la campagne de boycott. Mais la réaction tardive des ministères de l’Enseignement supérieur et de la Culture témoigne de la délicatesse du sujet et montre les questions soulevées par de telles polémiques.

Une tradition au passé lourd

En s’intéressant de près à l’histoire du théâtre au 19ème siècle, on comprend mieux pourquoi l’usage du « blackface » est critiqué. Aux Etats-Unis, dans le cadre des « minstrel shows », la tradition était de grimer des comédiens blancs pour se moquer des Noirs, jouant sur les clichés en vogue à l’époque. Héritier d’un lourd passé, le monde occidental ne peut plus faire usage de ce type de grimage sans en subir les écueils.

Les derniers à s’y être confronté sans mauvaise intention l’auront vite compris, un tel acte a une résonance forte. Pas de mauvaise intention, certes, mais des modèles de discrimination intériorisés que les associations comme le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) s’empressent de dénoncer. Ce sont peut-être ces « mille petits riens », dont parle Jodi Picoult dans son roman du même nom, qui font que le racisme, bien que dénoncé, reste ancré dans l’inconscient collectif. Ce sont les « mille petits riens » du quotidien, les mille petits gestes ou paroles que l’on a sans en voir le caractère discriminatoire. 

De la liberté de création

« Empêcher par la force et l’injure la représentation d’une pièce de théâtre est une atteinte très grave et injustifiée à la liberté de création. ». C’est dans un mail adressé à tous les étudiants, que Sorbonne Université a réagi à la campagne de boycott. Elle invoque la liberté de création comme justification. En effet, la question peut se poser ainsi. Peut-on empêcher une pièce d’être jouée à cause du choix de son metteur en scène de reproduire les codes du théâtre antique ? Le parti pris de Philippe Brunet ne découle en rien de motivations racialistes, et c’est cet argument qu’on pourrait opposer aux acteurs du boycott. La question de la représentation des Noirs au théâtre a souvent fait l’objet d’oppositions d’idées. On l’a vu en 2016, alors que Luc Bondy choisissait Philippe Torreton, acteur blanc, pour incarner Othello dans une représentation de la pièce éponyme de Shakespeare. On s’interrogeait alors sur le racisme d’un théâtre qui privilégie des acteurs blancs pour jouer des personnages noirs. Ici, le phénomène s’inverse. Cela introduit un élément nouveau dans le fait de faire porter des masques noirs à des acteurs blancs.

L’œuvre et son contexte

Si le message que fait passer la mise en scène de Philippe Brunet suscite des critiques, le débat sur l’acception d’une œuvre sortie de son contexte ne date pas d’hier. Nous reviennent facilement des échos de controverses à propos du lien entre un auteur et son écrit par exemple. Faut-il rééditer Mein Kampf ? Oui pour certains, en ce qu’elle permet l’étude d’une pensée déviante. Non pour ceux qui y voient l’établissement au rang d’auteur d’un homme ayant causé la mort de millions de Juifs. Quelle place donner aux ouvrages de Louis-Ferdinand Céline ? Faut-il séparer l’œuvre de son auteur, aussi antisémite qu’il soit ? Ainsi, la question que pose la réaction des associations et des étudiants acteurs du boycott trouve là son centre. Jusqu’où a-t-on le droit de respecter et faire valoir le contexte d’une œuvre, si éloignée de notre époque qu’elle soit ?

Après le footballeur Antoine Griezman, la youtubeuse Shera Kerinski et la journaliste Jeanne Deroo, c’est donc le théâtre que touche la polémique portant sur un usage controversé du grimage. S’il est complexe de se prononcer sur un tel sujet, peut-être faut-il invoquer l’idée selon laquelle une œuvre peut difficilement être sortie de son contexte de création. Mais entre résurgence d’un racisme intériorisé et normalisé, et liberté de création et d’expression, la frontière est si fine qu’il en devient presque impossible de situer les limites évoquées par l’adage bien connu : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ».

Crédit photo : Culture-sorbonne

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